Sainte Marie de Paris - Sainte Martyre Marie SKOBTSOFF

Moniale hors normes de l’émigration russe en France dont la profession monastique est reçue par le Métropolite Euloge (Guéorguievsky) en l’église Saint-Serge, rue de Crimée à Paris, le 7 mars 1932, Mère Marie a suscité bien des réactions hostiles de la part des chrétiens traditionnels : mariée, puis divorcée, mère de trois enfants, politiquement engagée, sa vie a fait l’objet de nombreuses critiques et l’on peut s’étonner qu’elle ait obtenu alors la bénédiction de son évêque pour fonder un «  monastère dans le monde » 3).

Pourtant, comme l’a souligné Elisabeth Behr-Sigel 4), la vie spirituelle de Mère Marie, est profondément enracinée dans la tradition orthodoxe. Lorsqu’elle héberge des déshérités, visite les asiles psychiatriques et les hôpitaux, ou encore lorsqu‘elle nourrit les chômeurs du XVe arrondissement, ne suit-elle pas la voie tracée par sainte Juliana Lazarevskaïa 5) ou par la Grande-Duchesse Elisabeth 6), canonisées par l’Eglise russe ?

N’est-elle pas dans la lignée des « fols en Christ » du XVIe siècle quand, se moquant comme eux des conventions sociales, elle dénonce la pieuse hypocrisie des chrétiens qui prétendent « faire leur salut » en quelque zone protégée par de hautes murailles spirituelles ou matérielles qui les séparent des souffrances du commun des hommes ?

Elle met ainsi l’accent sur ce que saint Jean Chrysostome appelle «  le Sacrement du frère » : nul chrétien ne peut rester indifférent à la souffrance de son prochain.

On est frappé par son prophétisme, son appel pressant à l’adresse de nous tous : il est urgent de comprendre que le « monde brûle » et que Dieu attend de nous une réponse démesurée à la force démesurée du mal, réponse qui consiste à donner sa vie pour la vie du monde. Aussi son sacrifice n’est-il pas un fait du hasard, il est mûrement préparé : en témoignent ses nombreux écrits 7), ses livres, ses articles, ses poèmes et jusqu’à ses broderies, sans compter ses nombreuses interventions pendant les congrès de l’A.C.E.R. 8) ou ses voyages missionnaires en France ou dans les Pays baltes.

Toujours attentive aux « signes du temps », elle est l’une des premières à réagir à la propagande nazie dont elle dénonce l’abject concept de « race pure ». Ne craignant pas de s’engager, elle multiplie sous forme d’articles publiés dans la presse russe de l’émigration les mises en garde contre le totalitarisme et l’antisémitisme. Quand la France est occupée, elle entre activement dans la Résistance et héberge les victimes des persécutions nazies et, en particulier, les Juifs traqués par la Gestapo, n’hésita pas à prendre de grands risques. « Si nous étions de vrais chrétiens, dit-elle en 1942, nous porterions tous l’étoile jaune ».

Née à Riga le 8 décembre 1891, Elisavéta Youriévna Pilenko - tel est son nom dans le civil – passe son enfance et son adolescence à côté d'Anapa sur la rive nord de la Mer noire, où son père possédait une petite propriété. Agronome amateur de talent, il dirige plus tard le Jardin botanique Nikitsky en Crimée. En hiver, Elisavéta et sa famille passent régulièrement deux mois chez des proches à Saint-Pétersbourg. Après la mort de son père, elle y déménage définitivement avec le reste de sa famille et entre au lycée.

Au même moment, étant encore une écolière, elle se passionne pour les idées révolutionnaires. Elle fait partie d’une famille noble, aisée, mais elle s’intéresse rapidement aux problèmes des personnes issues des classes sociales moins favorisées.

A 15 ans, elle commence à s'intéresser à la littérature et aux arts, à fréquenter des soirées littéraires. Alexandre Blok se produit lors d'une de ces soirées. II la fascine aussi bien par ses vers que par son aspect et elle décide de s’entretenir avec lui dans le dessein de trouver une réponse à ses doutes et à ses questions d'ordre spirituelles.

A 18 ans, elle épouse D. V. Kouzmine-Karavaev - un juriste, proche des cercles modernistes esthétisants dans lesquels il introduit sa jeune femme. Bientôt elle commence à publier elle-même des œuvres dans lesquelles se reflètent de plus en plus ses recherches religieuses et un christianisme qui s'affermit dans son âme. Si Lisa rencontre les représentants les plus cultivés et intéressants de ce milieu, elle n'y trouve pas de satisfaction morale. Elle reproche aux membres de ces réunions de prendre intérêt aux idées révolutionnaires uniquement en paroles, mais personne n’était prêt à mourir pour la révolution, et tout cela se limitait à des discussions autour de tasses de thé. Ils étaient tous honteusement indifférents à l’égard de la vie quotidienne du peuple, ils étaient tellement coupés d‘elle.

Quelques années plus tard, elle se sépare de son mari et part avec sa fille Gaïana à Anapa.

Membre du parti des socialistes révolutionnaires (SR),  elle est élue en février 1918 maire adjointe d’Anapa, puis succède au maire démissionnaire. Ses nouvelles fonctions lui imposent de faire des choix et d’établir une ligne de conduite à ses risques et périls : ses principaux soucis sont alors de préserver les biens culturels de la ville, d’assurer aux citoyens une vie aussi normale que possible et, au besoin, leur éviter les pelotons d’exécution. A la fin du mois d’avril de cette même année, elle revient à Moscou où elle prend part à la lutte contre le pouvoir bolchevique, puis repart à Anapa, où elle est arrêtée par le commandement de l’Armée blanche. Le tribunal ne la condamne qu’à deux mois de réclusion avec sursis, grâce à l’intervention inattendue d’une personne influente dont elle a fait la connaissance peu de temps auparavant. Ce protecteur – Daniel Skobtsoff (1884-1968) - deviendra son mari. Accompagnée de ses deux enfants, elle quitte avec lui la Russie et trouve refuge dans un premier temps à Constantinople, puis en Yougoslavie et finalement à Paris. A Constantinople, son troisième enfant – Nastia – vient au monde.

A l’image de nombreux Russes réfugiés en France, Elisaveta Youriévna est confrontée à de nombreuses difficultés matérielles et doit lutter pour sa survie et celle des siens. Elle effectue, dès lors, des travaux matériels sans pour autant abandonner l’écriture, quant à son époux, il devient chauffeur de taxi. C’est à cette époque qu’elle est frappée par un premier grand malheur : sa fillette, Nastia, âgée de deux ans meurt. Si cette mort l’ébranle au plus profond d’elle même, elle donne également une impulsion puissante à sa vie spirituelle, comme l’attestent ses propres paroles : « Aussi pénible que soit l'épreuve, il m'est impossible de créer quelque chose de plus grand que ces mots : “Aimez-vous les uns les autres”, mais jusqu'au bout et sans exception. Alors tout est justifié et la vie est illuminée sinon elle n'est qu’horreur et pesanteur... ».

Au lieu de l’entraîner vers un repli sur sa famille ou sur elle-même, cette perte l’incite à s’ouvrir davantage encore aux maux et aux malheurs de ses proches, c’est-à-dire des gens vivant dans son entourage, et non pas de ceux qui sont loin ou de l’humanité entière ; de la personne réelle et non d’un être théorique. Malgré le décès de Nastia, l’amour maternel d'Elisaveta Youriévna s’en est trouvé renforcé. Ne pouvant plus se satisfaire de sa vie familiale, elle aspire de plus en plus à servir tous les déshérités et à prodiguer cet amour aux personnes les plus affectées moralement, physiquement et spirituellement. Le milieu de l’émigration en France offre d’innombrables cas de personnes déshéritées : chômeurs, travailleurs exerçant des tâches particulièrement pénibles, malades mentaux, parfois des gens bien portants ne parlant pas le français et échoués dans des asiles, tuberculeux ne pouvant pour des raisons pécuniaires êtres accueillis dans des sanatoriums. Pour Elisaveta Youriévna, toutes ces personnes lui crient à l’aide. Alors l’amour pour ses enfants se transforme en sentiments de maternité pour toute l’humanité malheureuse et souffrante ; il n’est plus possible de se contenter du confort familial, ni social, ni, à plus forte raison, spirituel, de discussions sur la littérature, ni de présence aux offices dominicaux. A travers chaque être, ivrogne ou prostituée, soi-disant perdu, elle entrevoit l'image de Dieu, outragé, défiguré, mais précisément l'image de Dieu.

S'étant trouvée face à face avec la mort, elle a ressenti l'éternel avec une force et une acuité exceptionnelles, qui l’entraîne vers les voies de Dieu. Chaque être humain est confronté à un choix : le confort et la quiétude de sa maison terrestre, bien protégée du vent et de la tempête ou bien l’éternité incommensurable avec une seule réalité et incontestable : la Croix.

Le désir du monachisme d'Elisaveta Youriévna devient de plus en plus réel ; elle le comprend comme un service plein d'abnégation envers le Seigneur et envers les hommes 9). Le métropolite Euloge (Guéorguievsky) soutient cette aspiration, et lui accorde, avec le consentement de son époux, le divorce religieux et la tonsure lui-même en l'église de l'Institut de Théologie Saint-Serge de Paris en lui conférant le nom de Marie - en l'honneur de Marie l'Egyptienne. Avant sa prise de voile, Elisaveta Youriévna a souvent donné des conférences et fait des exposés sur des thèmes religieux. Au moment de sa prise de voile, le métropolite Euloge lui donne la bénédiction de prêcher, même dans les églises, après les offices. Dans sa jeunesse, lorsqu’elle habitait à Saint-Pétersbourg, Elisaveta Youriévna avait étudié la théologie et avait passé en externe des examens auprès des professeurs de l’académie de théologie.

On lui octroie alors une cellule claire et calme à l'Institut, où elle peut prier tranquillement, réfléchir et se préparer à son ascèse de moniale. Elle écrit à cette époque : « J'ai découvert une maternité nouvelle, particulière, englobant tout. Je suis revenue du cimetière (enterrement de sa fille) complètement changée, avec un cheminement nouveau devant moi, avec un nouveau sens de la vie. Maintenant, il ne me reste plus qu'à appliquer ce sentiment dans la vie. »

Une mère ne juge pas ses enfants, une mère aime, aide, se couche sous leurs pieds pour les sauver. Et mère Marie décide de ne plus juger, mais d’aimer, secourir ; cet amour doit se répandre sur la personne toute entière : sa personnalité, son corps, son âme et son esprit. « L'amour chrétien nous enseigne à offrir au frère non seulement des dons spirituels, mais des offrandes matérielles. Nous devons lui donner aussi bien notre dernière chemise que notre dernier morceau de pain. La compassion personnelle et le vaste travail social y sont également justifiés. » En septembre 1930, elle écrit dans le journal Dni (Jours) que l’aide n’est possible que dans l’amour. Le critique littéraire et collaborateur de mère Marie, K. Motchoulsky écrit à son sujet (en 1936) : « Se tenir près d’un paysan ou d’un ouvrier ne signifie pas qu’elle s’écarte de leur Créateur. » Et il cite mère Marie qui s’étonne que rien n’a été écrit sur la communion entre les hommes  : « Le chemin vers Dieu passe par l’amour de l’homme - il n’y a pas d’autre voie. L’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, c’est le Temple de l’Esprit Saint, l’Icône incorruptible de Dieu. La communion entre les hommes est un grand mystère. Au jugement Dernier, on ne me demandera pas si j’ai pratiqué avec succès les exercices ascétiques et combien j’ai fait de génuflexions et de prosternations, mais on me demandera : ai-je nourri celui qui avait faim, ai-je habillé celui qui était nu, ai-je visité le malade ou le prisonnier. Et ce n’est que cela qu’on me demandera. Le Sauveur nous parle de chaque pauvre, de chaque affamé, de chaque emprisonné en tant que sa Personne “J’avais faim et soif. J’étais malade et Je me languissais dans une prison”. Réfléchissez : entre chaque malheureux et Soi-même Il met un espace d’égalité. Je le savais toujours, mais aujourd’hui cette réalité m’a transpercé. C’est terrible. » Une telle vision montre sans doute possible que la vocation du chrétien implique une activité sociale. Il est appelé à construire une meilleure vie aux travailleurs, à sécuriser les personnes âgées, à édifier des hôpitaux, à s'occuper des enfants, à lutter contre l'exploitation, l'injustice, la misère, l'illégalité. Pour mettre en pratique cet amour à l’égard les hommes, une seule voie nous est offerte : un service dans un esprit d’ascèse qui serait réellement utile pour assurer les besoins matériels des hommes, un travail attentif et responsable, en tenant compte d'une façon raisonnable et non sentimentale de nos propres forces.

Mais comment le réaliser ? De bonnes intentions et une conception romantique du problème ne suffisent pas. Un épisode l’a fait comprendre à cette ancienne poétesse de Saint-Pétersbourg : en visite dans les Pyrénées, elle rencontre des mineurs émigrés russes, qui travaillent dans d’épouvantables conditions. S’entretenant avec eux, elle ressent une animosité à son égard ; l’un d'entre eux lui rétorque alors brutalement : « Au lieu de nous faire une conférence, vous feriez mieux de frotter le sol et d'enlever toute la saleté ». Elle se met alors à laver et frotter et, par inadvertance, renverse un baquet d'eau sur elle, tandis que les mineurs l’observent silencieusement. Brusquement, celui qui lui a proposé ce travail ôte sa veste de cuir : « Tenez, mettez cela. Vous êtes trempée ». Son travail achevé, elle est conviée à manger à la table des mineurs. Cet épisode marque Elisaveta Youriévna pour le restant de sa vie. En été 1932, mère Marie se rend en Estonie et en Lettonie, où elle visite les monastères de femmes. Les règles monastiques dans ces lieux ne la satisfont pas. Elle écrit : « II y règne sans aucun doute, beaucoup de piété personnelle, d'aspiration personnelle vers Dieu, peut-être même y-a-t-il des cas de sainteté, mais en tant que personnalités, formant une certaine entité, elles n'existent pas. II semble, qu'aucune d'entre elles n'ait remarqué que le monde est dévoré par un incendie ». Ce voyage la conforte davantage encore dans l'idée qu'une nouvelle forme de monachisme est indispensable. « Je veux créer une nouvelle forme de monachisme dans le monde, un nouveau type de communauté, mi-couvent, mi-confrérie. Nous autres, qui sommes projetés dans l’émigration, nous sommes suspendus entre ciel et terre. Par contre, notre Eglise n’a jamais été aussi libre. Liberté si grande qu’elle donne le vertige. Notre mission est de montrer qu’une Eglise libre peut faire des miracles. Et si nous apportons en Russie notre esprit nouveau, libre, créateur, audacieux, notre but aura été atteint. Sinon, nous périrons sans gloire. »

Elle vit son monachisme en ne laissant rien pour elle, l’assimilant à une maternité envers le monde. Alors tout devient simple : si les enfants ont faim, une mère ne peut être rassasiée, s'ils sont nus - elle ne peut être vêtue, s'ils meurent dans des chambres à gaz - elle ne peut rester saine et sauve.

Désormais, mère Marie s'est fixée un but - ériger une maison qui deviendrait réellement un havre constant pour ces gens, où ils pourraient obtenir des droits civiques, puis trouver du travail.

Mère Marie loue une première maison à Paris, Villa de Saxe, sans disposer des ressources nécessaires. Elle sait que son œuvre est l'œuvre de Dieu et sa foi ne l'a pas couverte de honte. Le métropolite Euloge lui vient en aide à un moment critique pour payer le loyer. Plus tard, la maison reçoit une aide sociale publique. Malgré l’absence de meubles, de toutes commodités, mère Marie emménage, dès les premiers temps, dans cette maison, où elle dort par terre. Mère Marie sait tout faire : menuiserie, charpenterie, peinture, couture, broderie ; elle tricote, dessine, peint des icônes, lave les planchers, écrit à la machine, prépare le dîner. Elle sait rembourrer les matelas, traire les vaches, sarcler un potager. Elle aime le travail physique et méprise ceux qui ne savent rien faire de leurs mains.

Encore un trait : elle ignore les lois de la nature, ne comprend pas ce que c'est que le froid, elle peut passer des nuits entières sans dormir, elle nie la fatigue et la maladie, aime le danger, ne connaît pas la peur, et déteste tout confort : matériel ou spirituel. « Surtout le confort spirituel, dit-elle et toutes ces soi-disant “voies spirituelles”. Généralement ce n'est que de la fausse dévotion ». Plus tard, cette maison sera tellement pleine que la fondatrice déménagera dans un recoin sous l'escalier derrière la chaudière. Certains jours, elle reçoit jusqu'à 40 personnes connues ou inconnues qui viennent avec leurs besoins, leurs chagrins et leurs joies.

Deux ans plus tard, une maison plus grande devient vraiment nécessaire et mère Marie en trouve une au 77 rue de Lourmel. L’absence de fonds pécuniaires ne l’effraie guère - c'est ce que rappelle K. Motchoulsky. Mère Marie lui confie : « Vous pensez que je suis intrépide. Non. Simplement je sais que c'est nécessaire et cela se fera. A la Villa de Saxe je ne peux pas me développer. Je nourris actuellement 25 affamés, là-bas j’en nourrirai 100. Je sens simplement que, par les temps qui courent, le Seigneur me prend par la peau du cou et m'oblige à faire ce qu'Il veut. C’est ce que je ressens avec cette maison. Si on parle raisonnablement, bien sûr c’est une folie, mais je sais que cela ce fera. Il y aura une église et une cantine et un foyer et une salle pour les conférences, et on éditera un journal. On pourrait dire, vu de côté, que je suis une aventurière. Peut-être. Je ne discute pas, je me soumets. 

Elle fonde encore quelques autres maisons du même type que celle de la rue Lourmel à Paris et un sanatorium pour les tuberculeux. Mère Marie va jusqu'à fournir des cartes de travail fictif dans les maisons qu’elle fonde qui permettent d'obtenir un travail réel. Au bout de quelques années, l'administration de Paris s’aperçoit du subterfuge, mais, par respect pour la moniale, se limite à lui demander sa parole qu’elle cessera ce trafic de papiers.

Le temps arrive de coordonner, d’élargir et de consolider les différentes entreprises de mère Marie. L’idée de créer une organisation voit le jour en 1935. C’est N. Berdiaeff qui propose le nom de celle-ci : « Pravoslavnoe Délo » (Action orthodoxe) 10).

En 1936, un nouveau malheur s'abat sur mère Marie : sa fille aînée Gaïana, qui était retournée en U.R.S.S. un an et demi auparavant meurt à Moscou d'une grave maladie. Mère Marie accepte cette mort avec une humilité chrétienne et écrit sur celle-ci des vers admirables qui seront l'apothéose de son œuvre poétique 11).

Une cantine bon marché est également ouverte rue de Lourmel, ainsi qu'un « foyer pour femmes ». La cantine est surtout fréquentée par les chômeurs, une partie des repas est distribuée gratuitement, une autre, allant jusqu'à 120 repas par jour, est servie à des prix modiques. Mère Marie tient à la fois les comptes, gère les produits et s’occupe quelquefois également des fourneaux par les chaudes journées de l'été parisien. En plus du travail physique, elle écrit une série d'articles enflammés et donne des conférences. Elle écrit toute une série d’articles polémiques défendant avec passion sa conception du monachisme comme un don de soi au service des êtres humains, qu'elle pense devoir être l'objectif primordial placé au-dessus de la contemplation et des « exercices ascétiques ».

Mère Marie révère particulièrement les fols en Christ, les ascètes qui ne s'isolent pas derrière les murs d'un monastère, mais qui accomplissent leur exploit ascétique dans le monde sous un masque de fou et d'indigent, servant les hommes et acceptant les outrages.

Son mode de vie et parfois même son aspect offensent l’entourage de mère Marie. Comment peut-on justifier une fréquentation aussi peu empressée des offices (ou tout du moins aussi peu régulière) ? Est-il possible de s’habiller d’une façon aussi peu soignée ? Fumer ? Transgresser le carême ? Fréquenter les cafés ? S’occuper non seulement des humiliés et des outragés, mais également des pervertis ? Pourquoi s'assoit-elle à la table des ivrognes et des prostituées ? Ne déshonore-t-elle pas de la sorte son monachisme ? Bien qu’elle soit « une femme extraordinaire, et tout ce qu’elle fait est réellement magnifique, mais que vient faire dans tout cela la guimpe 12) ? » s’interrogent les uns. D’autres estiment que son travail a un relent de socialisme voire de communisme. Mère Marie elle-même écrit : « pour les milieux ecclésiastiques, nous paraissons être trop gauchisants, et pour les gauches – trop religieux ».

Même certains collaborateurs de mère Marie estiment que cette manière d’être pour une moniale risque de nuire à son activité. L’archimandrite Lev (Gillet), par exemple, a émis l’idée que le monachisme n’a rien apporté de substantiel dans sa vie. Néanmoins mère Marie elle-même fait remarquer qu’on peut en tirer un avantage (bien que terre à terre et secondaire) : « Grâce au fait que je porte un habit de moniale tout m’est accessible, tout est simple […], dans les établissements gouvernementaux il est partout plus facile pour une moniale de venir à bout des difficultés, d’arriver jusqu’au chef décideur, de contourner la bureaucratie ». Certes, elle se rend dans les fumeries d'opium et dans les cabarets du port de Marseille, mais, par sa présence, elle console et éveille des sentiments humains parmi les êtres déchus et elle en a sauvé plus d'un.

C'est en cela que résident son sacrifice et sa vocation : pour que ces personnes perdues la sentent comme l'une des leurs et non pas comme une « missionnaire » ; pour qu'elles comprennent que la moniale, tout comme le Seigneur, ne les rejette pas. Car Lui aussi a été réprouvé, parce qu'il a mangé et bu avec les pêcheurs.

Toujours revêtue de son voile et de sa soutane, elle revient du marché en traînant des sacs pleins de poissons et de légumes et le poisson fond au soleil et salit sa soutane. On lui reproche de ne pas avoir renoncé à sa famille - son fils et sa vieille mère vivent dans cette maison de la rue Lourmel.

Mère Marie est maximaliste par nature et par conviction. Elle considère qu’à notre époque où tout flambe, dans cette époque de Golgotha pour l'humanité, lorsque les gens s'étouffent dans leurs souffrances, il ne faut pas élever des barrières entre eux et soi pour ne s'occuper que de son propre salut. II ne s'agit pas seulement de créer un monastère en tant qu’organisation religieuse, mais également d’ériger un petit monastère personnel à l’intérieur de son âme pour s'isoler du monde pêcheur et souffrant.

Une des premières collaboratrices de mère Marie fut la moniale Eudoxie (Mechtcheriakoff) (1895-1977), arrivée d’Union Soviétique en 1932. Durant six années particulièrement pénibles, elle travaille avec mère Marie. Malgré l’attrait qu’elle ressent pour cette forme de monachisme prônée par mère Marie, mère Eudoxie est persuadée qu’il est nécessaire de le compléter, de le consolider, de l’approfondir par une vie de prière. En effet, peu de temps était consacré à la prière dans le premier foyer. A un moment donné, il est décidé de pratiquer la prière commune du matin et du soir, mais les offices y sont célébrés rarement et irrégulièrement. La nomination du hiéromoine Lev (Gillet - 1892-1980) en tant que prêtre régulier de l’église de la Protection de la Mère de Dieu à la Villa de Saxe est une grande satisfaction pour mère Eudoxie. En semaine, il célèbre la divine liturgie pratiquement tous les jours, d’abord à la Villa de Saxe, ensuite à rue de Lourmel. Là, dans la cour se trouvait une écurie, qui est aménagée en église, ornementée par des icônes peintes par mère Marie qui coud également les habits sacerdotaux. Pendant près de trois ans (de 1937 à 1939), le père Cyprien (Kern - hiéromoine sévère, traditionnel, qui ne partage absolument pas les points de vue de mère Marie sur le monachisme) y célèbre. La cohabitation entre le prêtre et la moniale est dure pour tous les deux. Les repas étaient particulièrement difficiles : pas un mot n’échappe de la bouche du père Cyprien, qui exprime ainsi son indignation envers l’attitude de mère Marie à l’égard des moines, qu’elle traite de la même manière que tous ses autres convives. La principale critique de père Cyprien réside alors dans le fait que lors des repas les jours de carême, tous reçoivent sans aucune distinction, la même nourriture et il ne se satisfait pas des explications de mère Marie disant qu’au lieu de respecter le carême il est plus important de faire sentir aux sans-logis qu’ils partagent la nourriture avec les moines en tant qu’invités et non en tant que personnes profitant de la bienfaisance. En 1939, père Dimitri Klépinine, ami de mère Marie, est nommé prêtre de la paroisse.

Lorsque les armées hitlériennes envahissent la France, mère Marie dit alors (le 21 mai 1940) que si les Allemands occupent Paris, elle restera dans la capitale « Où mettrai-je mes petites vieilles ? Et pourquoi partirai-je ? Quel danger puis-je courir ici ? Bon, à la limite les Allemands me mettront dans un camp de concentration. Les gens y vivent également. »

Après l'occupation de Paris par les troupes allemandes, l'aide aux victimes du fascisme s'ajoute à l'activité antérieure de mère Marie. A la suite de l’invasion de l‘URSS par l’armée allemande, des centaines de Russes sont arrêtés à Paris, parmi eux des proches de mère Marie. Dans la maison de la rue de Lourmel, s’organise l’aide aux internés au camp de Compiègne. C’est une véritable fabrique de paquets.

Par la suite, les occupants intensifient leurs actions contre les Juifs. On leur retire leurs droits civiques, on les humilie de diverses façons, on les arrête et on les envoie dans les camps d'extermination. Mère Marie commence par les cacher dans ses maisons, elle leur fournit des faux papiers et fait passer grâce à ses liens avec certains groupes de la résistance française dans la zone libre ceux qui se trouvent en danger. Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942, des arrestations massives ont lieu parmi les Juifs ; près de 13 000 personnes sont arrêtées, parmi elles 4051 enfants. Nombreux sont ceux qui sont enfermés au Vélodrome d'Hiver, boulevard de Grenelle. Les internés ne disposent que d'un seul robinet d'eau. Parmi eux se trouvent des enfants, des femmes enceintes ; seuls deux médecins sont autorisés à s'occuper d'eux ; beaucoup de prisonniers meurent ou perdent la raison. Au bout de 5 jours, les enfants sont séparés de leurs parents, puis envoyés au camp de la mort d'Auschwitz.

Mère Marie peut s'introduire trois fois dans ce vélodrome, elle console et nourrit ces enfants. Elle y passe deux jours et là pour la première fois, elle voit ce qu'est un camp concentrationnaire. Elle réussit à organiser par deux fois la fuite d’enfants : quatre d’entre eux ont été sortis du vélodrome avec l'aide d'éboueurs parisiens, qui les cachent dans des poubelles, et sont ainsi sauvés.

Elisabeth Behr-Sigel témoignant qu’elle a approché de près mère Marie, et ayant fréquenté le foyer de la rue de Lourmel, lui a téléphoné de Nancy, où elle habitait alors avec sa famille, lui demanda de tenter de sauver l’enfant d’amis juifs pris dans cette rafle du « Vel’ d’Hiv ». Mère Maire promit de faire de son mieux, et elle le fit.

II devient évident à présent que la fuite est pour les Juifs une question de vie ou de mort et qu'ils doivent être cachés. La Résistance s'y emploie ; les maisons de la rue Lourmel et de Noisy deviennent des points très importants de cache et de passage des fuyards, tandis que le père Dimitri Klépinine, avec le soutien inconditionnel de mère Marie, va jusqu'à donner des faux certificats de baptême aux Juifs.

Des militaires soviétiques se cachent également chez mère Marie dans la maison de la rue Lourmel, après s'être sauvés des camps de prisonniers.

Les autorités d'occupation ont vent de ces activités et décident d’arrêter mère Marie, le père Dimitri Klépinine et leurs collaborateurs.

Le 8 février 1943, mère Marie part de Paris à la campagne pour 24 heures pour « reprendre son souffle ». Le 9 février, des officiers de la Gestapo arrivent dans la maison de la rue Lourmel. Ils s’emparent de Youri Skobtsoff et trouvent dans sa poche une lettre émanant d’une Juive adressée au père Dimitri ; cette femme demande de lui fournir un certificat de baptême. Youri est alors pris comme otage et les officiers déclarent qu’il ne sera libéré que lorsque mère Marie se présentera à eux. La carte d’identité de père Dimitri lui est retirée et on le somme de se présenter le lendemain à l’état-major de la Gestapo.

Mère Marie est immédiatement informée de ces événements. Le lendemain matin, s’étant levé à l’aube, le père Dimitri célèbre la divine liturgie et se rend à l’état-major de la Gestapo, où il y est arrêté. Il est par la suite enfermé, avec Youri et beaucoup d’autres, dans le fort de Romainville (région parisienne), pour être ensuite envoyé à Compiègne. Le 16 décembre 1943, ils seront tous les deux déportés au camp de concentration de Buchenwald. Le 10 février, mère Marie revient à la rue de Lourmel, où elle est interrogée par un agent de la Gestapo. L’interrogatoire, au cours duquel elle est fouillée, dure très longtemps. Sa mère, Sophia Borissovna Pilenko, dit adieu pour toujours à sa fille. Lorsqu'on emmène mère Marie, elle s’adresse en ses termes à sa mère : « Mère, tiens bon ! » et celle-ci la bénit. Durant la Semaine de Pâques, on l’envoie également à Compiègne.

Le Seigneur a accordé à mère Marie et à son fils une grande consolation avant leur départ pour l’Allemagne. Le soir, lorsque les ouvriers des cuisines partent, Youri peut passer avec eux par la clôture de barbelés qui séparent les hommes des femmes. Du crépuscule à l’aube, il reste avec sa mère. Ils se remontent le moral, se consolent mutuellement, ils se recommandent de tout supporter sans crainte. Lorsqu’ils se disent au revoir au moment du lever du soleil, la mère montre la lumière du soleil levant – le symbole de la « Lumière qui ne se couche pas » vers Laquelle il faut tendre.

L’une des prisonnières, Inna Webster 13), relate cette rencontre : « II fait clair. Une lumière dorée venant de l'est éclairait la fenêtre, dans l'embrasure de laquelle se tenait mère Marie en habit monastique, noir, son visage rayonnait et l'expression de son visage était telle qu'on ne peut le décrire - peu de visages peuvent se transfigurer de la sorte ne serait-ce qu'une fois. Dehors, sous la fenêtre, sur le fond du soleil levant, se tenait un jeune homme, élancé, svelte, avec des cheveux dorés et un admirable visage pur, transparent. La mère et le fils étaient tous les deux entourés de rayons dorés. Ils parlaient doucement. Le monde n'existait pas pour eux. Finalement, elle s'est penchée et a touché de ses lèvres son front pâle. Ni la mère, ni le fils ne savaient que c'était leur dernière rencontre dans ce monde. Ensuite elle est restée longtemps à cette fenêtre seule cette fois et regardait au loin. Les larmes coulaient doucement sur ses joues ».

Le même jour, elle est déportée au camp de concentration de Ravensbrück. Le destin a voulu qu’elle passe les deux dernières années de sa vie dans ce camp. De nombreux traits de son caractère lui permettent de survivre dans les conditions de ce camp d’extermination nazi 14). Puisqu’elle connaît les raisons de son arrestation, elle accepte dans une certaine mesure sa détention. Son sens de l’humour qui la caractérise permet parfois, malgré les circonstances, d’alléger les souffrances de l’entourage. Grâce à sa foi (approfondie par sa formation théologique,) ces souffrances sont acceptées avec humilité et ferveur. Elle demeure calme et résistante. En janvier 44 Sophia Borissovna reçoit une carte de mère Marie où elle dit qu’elle est en bonne santé, qu’elle pense beaucoup au travail à venir. « Je suis forte et solide » écrit-elle, mais à la fin de son écrit, il y a cette phrase : « Je suis devenue tout à fait une vieille ». De plus, comme l’écrit l’une des codétenues : « Elle se comportait avec un courage admirable, elle possédait une énergie étonnante ». Son mode de vie qu’elle choisit volontairement ces dernières dizaines d’années, l’a habitué a sacrifier sa propre vie et son propre confort et à servir son prochain tout en combattant l’égocentrisme qui corrompt l’esprit. Elle ne se plaint jamais, n’est pas abattue. Elle reste gaie malgré tous les horreurs de la vie concentrationnaire. Dans ces conditions chacun s’efforce de survivre, en comptant sur ses propres forces ou sur le destin. Ce n’est pas le point de vue de mère Marie. Elle tente de ne pas limiter le cercle de ceux qu’elle soutient. Elle ne fait pas de distinction entre les gens, et est en bons termes avec tout le monde. Une codétenue (Rozanne Lascrou) dit que mère Marie « exerçait une influence énorme sur nous toutes quelles qu’étaient notre nationalité, notre âge, nos opinions politiques – tout cela n’avait aucune importance. » Les jeunes détenus trouvent que mère Marie remplace la famille perdue. Elle organise dans les baraquements des exposés sur l’histoire russe, créant ainsi une certaine oasis dans ce monde cauchemardesque, une certaine évasion de l’enfer. Après de telles soirées, on lit des extraits de l’Evangile et des Lettres de saint Paul qui se poursuivent par des méditations sur leur sujet et l’on termine par la prière. De tels moments pour les détenus paraissent paradisiaques.

Mère Marie a demandé à une codétenue (E. Novikoff) de transmettre, dans la mesure du possible, les paroles suivantes au métropolite Euloge, au père Serge Boulgakoff et à sa mère : « Actuellement mon état est tel que je ressens une pleine soumission à l’égard des souffrances, de ce qu’il adviendra de moi et si je dois mourir j’y vois une bénédiction d’En-haut ». (Les saints Boris et Gleb avaient de tels sentiments avant la mort № 13).

Mère Marie arrive parfois à avoir des contacts avec des détenues d’Union Soviétique qui la quittent, après la rencontre, illuminées.

Les derniers mois de l’année 1944 et les premiers de 1945 deviennent pour beaucoup fatidiques.

Les détenus ne reçoivent plus ni lettres ni colis. La nourriture du camp qui est d’ordinaire épouvantable devient encore plus mauvaise, les rations sont divisées par deux, les conditions sanitaires et d’hygiène deviennent atroces. Dans les baraquements, on dénombre 2500 personnes au lieu de 800 auparavant, on dort à trois par couche. « Les poux nous dévorent, le typhus, la dysenterie, qui deviennent un fléau généralisé, déciment la population. »

Par la description de Jacqueline Perry, on voit à quel point l’état de mère Marie se modifie au mois de mars 1945 : « A cette époque, elle atteignit les limites des forces humaines. Elle restait toujours couchée entre les appels. Elle ne parlait plus, ou presque, mais elle était en contemplation permanente. Elle n’appartenait plus au monde des vivants. Son visage produisait une forte impression, non pas par l’épuisement – nous avions déjà l’habitude de telles visions –, mais par une expression tendue, produite par de terribles souffrances cachées […] La mort l’a déjà marquée. Néanmoins mère Marie ne se plaignait de rien. Elle gardait les yeux fermés se trouvant, semblait-il, dans un état permanent de prière. C’était, je crois, son Jardin de Gethsémani » 15).

Le Vendredi saint, le 30 mars 1945, on entend déjà distinctement les coups de canon de l’armée soviétique qui approche. Au camp, on procède à la sélection des prisonnières à destination des chambres à gaz. Certains disent que mère Marie se serait approchée des « sélectionnées » pour les réconforter et elle aurait était embarquée avec le groupe, d’autres témoins disent que dans la panique créée parmi les détenues, mère Marie aurait pris la place d’une codétenue se donnant ainsi consciemment en sacrifice. Nombreuses sont celles qui sont gazées le jour même. Mère Marie est emmenée dans la chambre à gaz, soit le Vendredi-Saint, soit le samedi, veille de Pâques.

Le deuxième jour de Pâques, 300 détenus français sont libérés de ce camp grâce à l’intervention de la Croix Rouge.

1) Thomas Becket – saint catholique (canonisé après la séparation de 1054). Il s’opposa à son ami le roi, quand celui-ci voulut se mêler des affaires de l’Eglise. Il arrive que les rois n’ont qu’une seule réponse à ce genre de défi : ils suppriment. Voir la vie de saint Philippe de Moscou tué sur ordre d’Ivan-le-Terrible.

2) La vie de mère Marie est si riche en événements marquants, qu’il est difficile de la résumer en peu de mots. Ceux qui voudraient en savoir d’avantage peuvent se procurer deux ouvrages disponibles en librairie : Mère Marie Skobtsoff : Le Sacrement du Frère édité par Le Sel de la Terre, distribué par Le Cerf - Paris, 2e édition 2001. Laurence Varaut : Mère Marie, Saint-Pétersbourg, Paris, Ravensbrück. Editions académiques Perrin. Paris 2000.

  1. « Monastère dans le monde » - Mgr Euloge, le 7 mars 1932, lors de la profession monastique d'Elisavéta Skobtsoff a prononcé ceci :« Je te nomme Marie, en l'honneur de sainte Marie l'Egyptienne. De même qu'elle se retira dans le désert après une vie orageuse, va, parle et agis dans le désert des cœurs humains. »

4) Elisabeth Behr-Sigel, née à Strasbourg en 1907, est entrée en 1927 à la Faculté de théologie protestante (dès que celle-ci accepte les femmes), puis a enseigné la philosophie. Elle épouse en 1932, étant déjà orthodoxe, un émigré russe, André Behr. Elle devient proche de théologiens orthodoxes tels que le père Serge Bougakoff, Paul Evdokimoff et des prêtres de renom tels que le père Lev Gillet, elle a connu également mère Marie. Depuis son entrée dans l’Orthodoxie, on peut le dire, Elisabeth Behr-Sigel a été jusqu’à son décès (le 26 novembre 2005) le témoin de l’Orthodoxie en Occident.

5) Sainte Juliana Lazarevskaia est née dans les années trente du XVIe siècle. Elle devint célèbre par son sens de pauvreté jusqu’à distribuer ses biens aux pauvres. Elle décéda en 1604.

6) Sainte grande duchesse Elisabeth – sœur de l’Impératrice Alexandra et belle-sœur de l’empereur saint Nicolas II. Elle a fondé à Moscou la Fraternité « Marthe et Marie » pour venir au secours des indigents. Elle est morte en martyre, jetée vivante par les bolcheviks dans un puits de mine à Alapaievsk en juillet 1918.

7) Dans son dossier de canonisation, au chapitre bibliographie, il y a 76 entrées de textes de mère Marie. Citons au hasard : 1° trois recueils de Vies de Saints La Moisson de l'Esprit (russe : Jatva Doukha ») ; 2° trois pièces mystères dont le thème principal est le salut, l'accès au Royaume : Anna, Les sept coupes (Sem' tchach) et Le jour du Saint-Esprit (Dukhov Den'), trois recueils de vers mystiques, de nombreux articles, comme Imitation de la Mère de Dieu (Podrajanie Boj’jej Materi), Mourir, c'est naître (Rojdenje v smert'). Voir les deux recueils publiés par Ymca-Press Paris en 1992. (Mat' Marija : Vospominanija, Statji i otcherki) et en français : Mère Marie : Le Sacrement du Frère édité par Le Sel de la Terre, distribué par Le Cerf - Paris, 2e édition 2001.

8) Action chrétienne des étudiants russes : organisation créée en 1923 en Slovaquie par un groupe d’intellectuels émigrés revenus à la foi ayant un double but. D’une part, ecclésialiser la vie dans tous ses aspects, faire du christianisme, qui n’est pas qu’une religion de salut individuel, une force transformatrice de l’activité humaine, d’autre part, sauvegarder l’héritage spirituel de la Russie, dénoncer les persécutions communistes contre l’Eglise, aider les chrétiens russes et ramener à l’Eglise les incroyants et les tièdes. En 1926, mère Marie entre au bureau exécutif de l’A.C.E.R. en qualité de secrétaire itinérante. Sa tâche est de visiter les Russes disséminés à travers la France.

9) Evoquant le désir de mère Marie de construire ici, en Occident, une Eglise orthodoxe fidèle à l’esprit du Christ, Mgr Antoine Bloom, de bienheureuse mémoire, dans sa préface à la biographie de mère Marie par le Père Serge Hackel The Life of Mother Maria Skobtsova, Martyr of Ravensbrück by Darton, Longmann & Todd, London 1965, qualifie celle qu’il avait connue à Paris avant même sa prise de voile de « sainte de notre temps pour notre temps »

10) Le 27 septembre 1935 a eu lieu une séance solennelle avec la participation du métropolite Euloge qui accepta d'en être le Président d'honneur et bénit l'association avec ces mots :« Consacrez-vous aux humbles. » Le programme social et spirituel de mère Marie peut se résumer dans ces vers qu’elle a écrits :

A chacun je voudrais donner mon âme,

Pour que mangent les affamés,

Soient couverts les nus, se désaltèrent les assoiffés,

Et que les sourds entendent la nouvelle.

 

Du ciel qui tonne au murmure de la brise,

Tout me commande : « donne jusqu'au dernier sou. »

De la plénitude grave d'une expérience sacrée

Mon âme est pleine à déborder.

 

Et j'ai oublié : s'il y a parmi la multitude

Ce que tous appellent « moi »,

II n'y a plus que planement d'amour, et de pauvreté,

Et pulsation de la totalité.

 

11) Ne m’aveugle pas, mon Dieu, de lumière,

Ne me tourmente pas, mon Dieu, de souffrances.

J’ai perçu à la belle saison,

Les secrets de ta création.

 

Au milieu d’un endroit verdoyant et pluvieux

Soudain Tu laissas choir une croix

 

C’est par Ta force que je la relève,

Et je crie : Hosanna, à ne plus pouvoir.

Il y a dans le monde une tombe sans croix,

Au-dessus de la tombe – une inscription : Gaïana.

 

Elle est sous terre, ma fille bien-aimée,

Au-dessus de la terre – la nuit illuminée.

 

Lourdes sont Tes mains claires,

J’ai du mal à comprendre tes mystères.

 

Donne des ailes à Gaïana qui est partie,

Pourqu’elle vole vers le céleste paradis.

Et à moi, donne d’humilier mon cœur,

Afin de T’accepter et ton monde entier.

 

N. du T. la traduction ne transmet pas la beauté de la poésie écrite en russe

12) Voile en tissu léger couvrant la tête et encadrant le visage et tombant sur le buste porté par les moniales.

13) Inna Webster a connu mère Marie en déportation, d'abord au fort de Romainville en 1943, puis a été transférée au camp de transit de Compiègne pour une nuit et a suivi le même convoi jusqu'en Poméranie. Rescapée du camp de Ravensbrück, elle a laissé ses souvenirs sur la moniale orthodoxe à laquelle elle voue une reconnaissance émue, car, écrit-elle, elle m'a sauvée du désespoir (« Mat' Marija » Oreste Zelluck édit. Paris 1949, ouvrage collectif des « Amis de Mère Marie », en russe).

14) Une codétenue, Geneviève de Gaulle Anthonioz, nièce du général de Gaulle, écrit dans La Traversée de la nuit « En entrant dans le camp (Ravensbrück), c'était comme si Dieu était resté à l'extérieur. A la lueur des projecteurs, nous avons aperçu des femmes qui portaient de lourdes cuves. A peine avais-je remarqué leur sil­houette vacillante, leurs crânes rasés, mais j'avais été foudroyée pour toujours par la vision de leur visage. Aucun condamné à mort, aucun torturé parmi ceux que j'ai rencontrés n'était marqué de cette façon par une détresse inhu­maine. Ces êtres, encore vivants, n'avaient déjà plus de regard. J'aurais dû éprouver de la compassion, ce qui m'atteignait, c'était le désespoir. « Vous qui entrez, laissez ici toute votre espé­rance », dit Dante de l'Enfer. Tandis que nous marchions en titubant de fatigue entre les baraques sombres, sur le sol noir de scories, m’obsédait la certitude que, bien pire que la mort, c’était la destruction de notre âme qui était le programme de l’univers concentrationnaire ». Plus loin elle décrit « la destruction progres­sive de ce qui constitue un être humain, de sa dignité, de sa relation avec les autres, de ses droits les plus élémen­taires. Nous sommes des « Stücks », c'est-à-dire des morceaux; n'importe quelle surveillante et même les poli­cières de camp, les chefs de baraque - détenues comme nous - peuvent impu­nément nous injurier, nous frapper, nous piétiner à terre, nous tuer, ça ne sera jamais qu'une vermine de moins. J'ai vu, j'ai subi cet écrasement, alors que déjà le corps n’en peut plus. La faim, le froid, le travail forcé sont certes des épreuves, mais pas les pires. »

15) Jardin situé près de Jérusalem, à l’est du torrent Cédron, au pied du Mont des Oliviers où Jésus se rendait souvent pour prier. Ici allusion à la prière de Jésus avant la trahison de Juda et son arrestation (Matthieu XXVI, 36-46 ; Marc XIV, 32-42 ; Luc XXII, 40-46).